Il semble désormais évident que dans le cadre des compromis arbitrés en termes d’accord de gouvernement, la loi relative à l’aide à mourir constituera l’acte symbolique qui donnera à croire que les valeurs éthiques supérieures de la nation seront honorées : humanité, dignité, démocratie et fraternité.
Considérer, comme moi, que ce n’est pas le cas revient à opposer une résistance éthique au regard d’une « demande sociétale » considérée à tort inévitable et pressante. Aucune loi ne saurait nous permettre de surmonter les dilemmes redoutés de notre confrontation à l’expérience intime et ultime d’une fin de vie.
Le désarroi et les peurs de notre société à l’égard du très grand âge, de la condition des personnes dites dépendantes ou de la maladie chronique, le manque de réponses dignes en termes d’accueil et de suivi ne sauraient justifier de destituer la personne du droit d’exister encore parmi nous. Ces enjeux ignorés ou négligés depuis des années par les responsables politiques méritent mieux que la compassion.
Qu’en est-il du souci accordé aux droits de la personne malade qui, sans être assurée de l’accès inconditionnel aux traitements et au soins de vie qui devraient lui être proposés, entend que sa liberté et sa dignité sont conditionnées par l’avènement du droit de bénéficier d’une aide active à mourir qu’aucun médecin ne devrait entraver ?
Notre vigilance devrait tout d’abord concerner ceux qui parfois revendiquent le « droit à la mort » faute d’être reconnus dans la plénitude de leurs droits à la vie. Se condamner à mourir pour éviter les indignités, les afflictions, les préjugés ou les préjudices d’une condamnation à vivre ce dont on estime devoir se délivrer par un suicide ou être médicalement délivré, est-ce affirmer son libre-choix ?
Être reconnu, respecté et accompagné dans son parcours de vie,. avoir le sentiment d’appartenir à une société qui ne considère pas primordial de s’accorder sur l’apaisement par la mort de souffrances existentielles, n’est-ce pas l’espérance, le droit et l’assurance auxquels chacun d’entre nous aspire sans conditions ? Ce n’est pas tant la vie que l’on est tenté de fuir que ce qui devient invivable.
L’intelligence de la vie ne s’oppose pas à l’advenue de la mort en son temps, maintenue à sa juste place, à juste distance afin de sauvegarder dans ses droits ce qui peut être encore vécu. L’imminence de la mort qui s’annonce ne détermine pas pour autant le cours d’une histoire de vie qui peut emprunter à son rythme des chemins imprévus, et ouvrir sur des possibles dont personnes ne soupçonnait jusqu’alors l’éventualité et la signification. Préserver la liberté d’une vie insoumise à sa destinée, c’est lui reconnaître une dignité qui peut-être s’éprouve et s’affirme en des moments où son caractère inaliénable pourrait être défié.
C’est pourquoi humaniser et socialiser la fin d’une vie me semble d’une toute autre valeur qu’en médicaliser l’assistance. Préserver une approche humaine et sensible de la mort d’un membre de notre communauté sociale, pouvoir vivre et partager avec lui ses derniers instants parmi nous comme ceux d’un aboutissement, ceux de l’achèvement d’une histoire qui signifie et dont on fera mémoire, le temps du départ et de la séparation, relève d’une obligation qui a inspiré une certaine idée de la responsabilité, de la dignité et de la sollicitude. Il ne s’agit pas moins que du devoir de fraternité, de non-abandon, de présence auprès de celui qui meurt.
Si en responsabilité le parlement validait l’acceptabilité démocratique, éthique et déontologique des pratiques médicalisées de l’euthanasie et du suicide assisté quelques points de vigilance s’imposeraient alors.
1. Rédaction d’un préambule à la loi relative à l’aide à mourir affirmant solennellement les principes inconditionnels à propos desquels il sera interdit de transiger, et qu’aucune évolution de la loi ne permettra.
2. La capacité à en contrôler la mise en œuvre dans un cadre indépendant, fixant les règles d’une évaluation publique renouvelée à échéance de trois ans et adossée à des études scientifiques pluridisciplinaires.
3. Une procédure de décision collégiale rigoureusement définie, instruite et validée a priori par un magistrat.
4. Un dispositif dédié pour accompagner la personne dans sa décision en amont et en aval de la sollicitation d’un médecin, avec la faculté d’y associer un proche ou un tiers.
5. Une évaluation, dans le cadre d’une commission dédiée, des conséquences péjoratives – notamment du point de vue socio-économique, des vulnérabilités humaines et des discriminations – selon des critères établis a priori, de l’application de cette loi, imposant si nécessaire un moratoire afin d’apporter les correctifs qui s’imposeraient.
6. Un service public de santé fonctionnel, disposant des compétences et des moyens requis, en mesure de favoriser l’exercice d’un choix effectif d’accès à un centre de d’évaluation et de traitement de la douleur et aux soins palliatifs ou a contrario à la procédure d’une mort médicalement provoquée, par défaut.
7. Un dispositif adapté aux conditions de la pratique d’un acte létal à domicile, justifiant la disponibilité de professionnels compétents, des règles de contrôle spécifiques de validation de la procédure et le soutien personnalisé des proches.
8. La prise en compte spécifique des conséquences sur la fonction même d’un établissement de santé (notamment spécialisé en psychiatrie et dans la prévention du suicide) ou du médico-social (notamment accueillant des personnes en situation de handicap), ainsi que sur les valeurs engagées et la cohésion d’une équipe opposée à intervenir. À ce propos le recours à une clause de conscience « collective » ne doit pas être réfuté, y compris s’agissant d’autres intervenants dans la procédure euthanasique comme les pharmaciens.
La proposition de loi relative à l’aide à mourir adoptée le 27 mai 2025 à l’Assemblée nationale a renoncé à ces prudences.
Une législation octroyant au médecin le droit de donner la mort, constitue-t-elle la réponse attendue et recevable aux défis d’une souffrance existentielle ? La réplique au « mal de vivre » est-elle dans la revendication d’un « bien mourir » sous injection létale ? Est-il des critères pertinents de hiérarchisation de la gravité à vivre ou à survivre pour discriminer entre les personnes susceptibles ou non de justifier le recours d’un dispositif légalisé de mort médicalisée ? Ces questions doivent désormais se placer au cœur du débat politique : l’impossibilité de nos représentants à en discuter, prenant le risque de condamner nos valeurs communes, serait une autre manifestation grave de notre crise politique.

